Le 23 juin, 51,9 % des électeurs du Royaume Uni votaient en faveur de la sortie de cet Etat de l’Union européenne. Depuis la création de la CECA en 1951, c’est la première fois qu’un Etat décide de quitter la Communauté devenue Union.

Dix jours après, nous pouvons vérifier ce qui a été écrit ici même (et ailleurs) : cet événement majeur ne produira ses effets qu’à moyen ou long terme. Car pour le moment, ce qui frappe est l’impréparation des principaux acteurs européens au départ de l’Union d’un Etat qui se classe au deuxième rang par son PNB, au troisième par sa population.

 

1/ Un Royaume désuni.

Certes a-t-on constaté la jubilation  du chef de file du Brexit, M. Farrage. Mais on aurait peine à déceler dans ses propos un plan d’action pour l’avenir. Et c’est au fond normal puisque son programme se résumait à cet appel au retrait désormais entériné par le peuple.

Dans les rangs conservateurs, les effets sont dévastateurs. La stratégie visiblement concertée entre MM. David Cameron et Boris Johnson, qui n’est plus candidat au poste de Premier ministre, consiste à gagner du temps. Démission du Premier ministre : pas avant septembre. C’est donc à la rentrée que le nouveau gouvernement notifiera à Bruxelles l’intention du Royaume-Uni de se retirer de l’Union, déclenchant le fameux article 50 du traité sur l’Union européenne.

On a beaucoup parlé de cet article 50, introduit par le traité de Lisbonne et donc applicable depuis le 1er décembre 2009. Une question n’a pas été posée : que se serait-il passé si cet article n’existait pas ? Son insertion dans les traités ne constituait-elle pas en elle-même une forme d’incitation à l’utiliser ?

Nul ne sait exactement quel sera le programme du prochain gouvernement britannique. Négocier le Brexit, cela suffit-il à satisfaire les attentes des électeurs ?

Pas vraiment de stratégie, mais une tactique : attendre, faire traîner. Et cela pour la raison suivante : il n’y a pas de plan B, mais Londres va tenter d’exploiter les divisions qui ne manqueront pas d’apparaître entre ses « partenaires ».

Le parti travailliste est également secoué et son leader contesté. Les pulsions régionalistes écossaise et nord-irlandaise repartent de plus belle : ces territoires voulaient et veulent encore demeurer dans l’Union.

Ce qui apparaît au grand jour, c’est que M. Cameron a été réélu en mai 2015 sur une profonde ambigüité. L’annonce du referendum a fédéré les électeurs pensant que le PM était capable de négocier un accord de maintien et ceux qui n’attendaient ce scrutin que pour voter non.

Naturellement, en dépit des soubresauts des places financières, il est trop tôt pour mesurer l’impact de ce vote sur l’économie et la société britanniques. Mais ce qui est certain, c’est que le Royaume sort divisé de cette épreuve. Pas plus que le continent, les îles britanniques n’échappent au divorce entre le peuple et les élites. S’y dessinent aussi bien des fractures entre jeunes et anciens, Londoniens et provinciaux, entre les Anglais et les autres. Et au fond cette image de bloc britannique contre le continent, incarnée par Mme Thatcher, puis à des degrés divers par ses successeurs, vient paradoxalement, en perdant sa raison d’être, de souligner l’utilité qu’elle pouvait revêtir, à savoir donner l’impression d’une unité factice, de la même manière qu’au lendemain de la Grande Guerre, le rassemblement du peuple français en armes fit place au retour des vieilles divisions.

 

2/ Dans les autres pays européens, plutôt que de provoquer un sursaut, le vote britannique souligne à la fois l’embarras des dirigeants et l’absence d’idée neuve face à la perplexité des peuples.

L’embarras des dirigeants fut perceptible lors des réunions de Bruxelles : Conseil Européen du 28 et réunion à 27 du mercredi 29 juin. Avant ces rencontres, une exigence semblait émerger : que ce Conseil Européen fût l’occasion pour M. Cameron de notifier l’intention de son pays de se retirer de l’Union. Cette demande fut rapidement abandonnée, face à la détermination du PM britannique de n’en rien faire.

Plusieurs contacts bilatéraux sont intervenus. La principale initiative fut la réunion de Berlin rassemblant, sous la présidence de Mme Merkel, le Président du Conseil Européen ainsi que les dirigeants français et italien.

« On va faire quelque chose » en retient-on. Mais face à la vacuité substantielle du communiqué, d’autres messages forts se dégagent. L’Union dispose de quatre Présidents : ceux du Conseil Européen, M. Tusk ; de la présidence tournante, M. Rutte, Premier ministre néerlandais (ce dernier ayant fait place le 1er juillet au Premier ministre slovaque); de la Commission européenne, M. Juncker ; et du Parlement européen, M. Schulz. Mais comme pour donner raison à ceux qui décrivent une Europe sous domination allemande, la chancelière s’est aussitôt posée en leader.

On ne retint pas davantage des réunions au sommet des 28 et 29, sinon que l’absence de réaction au Brexit n’a pas pour autant suscité de détermination à régler les affaires en cours, qu’il s’agisse de l’économie, des réfugiés, du terrorisme ou de la situation internationale.

 Absence d’idée neuve. Certes les europhobes crient victoire et appellent à des referendums comparables. Il est frappant de constater que les autres partis n’osent même plus leur opposer quelques arguments simples.

Prenons le cas du Front national en France, qui avance l’idée d’un referendum sur le Frexit. Or aucun contradicteur de ce parti n’a fait valoir deux éléments qui, pourtant, viennent aisément à l’esprit.

Le premier : sur quelle base constitutionnelle reposerait un tel referendum ? Pour un parti qui prétend incarner la nation, c’est quand même une question qui devrait se poser. Or, la Constitution française ne prévoit que deux cas de referendum : celui de l’article 89 sur la révision constitutionnelle et celui de l’article 11 qui, sans entrer dans les détails, porte sur certains traités et projets de lois.

Le propre d’un traité est d’être signé par des parties. Il faudrait donc avant le referendum signer un traité avec nos partenaires (lesquels et quel contenu ?). Quant à un projet de loi, il ne pourrait modifier ou violer des traités régulièrement ratifiés.

On pourra répondre : c’est justement cela qui doit cesser. Les Britanniques se sont-ils embarrassés de pareilles considérations ? Non, car les Britanniques n’ont pas, eux, de Constitution. Nous, oui.

Le second argument est encore plus simple : le Royaume Uni n’est pas la France. Et ce, non seulement en raison de notre appartenance à l’euro et à Schengen, qui donne aux europhobes une raison de plus de l’être. Mais aussi parce que dans le monde globalisé actuel, un pays de 60 millions d’habitants ne peut jouer cavalier seul qu’à certaines conditions, que Londres remplit mais pas Paris.

La première d’entre elles est de pouvoir affronter sans crainte la concurrence internationale en renonçant au matelas de protection que constitue un grand marché. Les Britanniques ont renoncé à toute ambition industrielle nationale et ont adopté des réformes drastiques en matière de droit ou de durée du travail comme de retraites. Des réformes que refusent les franco-europhobes.

La seconde est de devoir faire face de manière isolée aux négociations commerciales. C’est un atout, nous pourrons tout refuser alors que la Commission nous défend mal, nous dit-on. Mais le Royaume Uni est par tradition en faveur du libre échange, comme les Pays-Bas et dans une large mesure l’Allemagne. Peu lui importe d’accepter des concessions tarifaires, les normes américaines ou le démantèlement de la PAC, bien au contraire. Le Royaume Uni encourageait la propension de la Commission à faire preuve de souplesse dans toutes les négociations en cours, dont le TTIP. Il en fera de même à titre national. Certes l’Union nous protège insuffisamment, mais seule, la France serait totalement impuissante. La Grande Bretagne aussi, mais cela ne la dérange pas.

Troisième condition : disposer d’une solution de rechange en matière de politique étrangère et de défense. Evidemment, on nous répondra tout de suite : la France est membre permanent du Conseil de Sécurité, dispose de l’arme nucléaire et d’une capacité d’intervention militaire que n’égale en Europe, justement que le Royaume Uni.

Et pourtant, du Général de Gaulle au Président Hollande, la France n’a cessé de plaider pour une politique étrangère et une politique de défense européenne. Qui en était l’adversaire principal ? Le Royaume Uni. On nous dira : sans Londres, ce sera plus facile. Mais sans Londres, nous perdons une composante essentielle de cet édifice dont les fondations sont à peine établies.

Les progrès accomplis ont-ils toujours été imputables à un accord franco-britannique (Saint Malo en 1998, Lancaster House en 2010) ? Oui, mais ces progrès n’ont jamais vraiment abouti, car Londres s’est opposée à toute structuration de l’Europe de la défense. Et surtout, tout effort de défense européenne n’a pu se concrétiser que par subordination à l’OTAN.

Telle est la solution de rechange britannique : conscients que même des Etats comme la France ou le Royaume Uni ne pèsent plus bien lourd, les Britanniques ne voient aucun inconvénient à aligner leur diplomatie sur Washington, à regarder leur défense comme une simple composante de l’OTAN. Alors que la France continue à plaider, bien seule, pour l’Europe européenne. Mais s’il n’y a plus d’Europe, Londres a une solution de rechange. Quelle est la nôtre ?

Ainsi donc, les Europhobes assènent des vérités qui n’en sont pas. Mais le camp des « pro-européens » ou « européistes », qualificatif que leurs accolent désormais leurs détracteurs, semble en panne de réaction. On nous reparle du « noyau dur » et du couple franco-allemand » sans préciser la composition du premier ni l’agenda du second (qui semble souvent en instance de séparation).

Avant la composition des équipes, il faut fixer le programme de la compétition. Et pour cela, répondre à deux questions majeures :

  • Pourquoi les peuples se détournent-ils de la construction européenne ? Est-il encore possible de les convaincre que ce grand projet est une nécessité et un plus dans leurs vies et non pas une contrainte et une source de complications, de dépenses et d’agitations inutiles ? Jusqu’ici, rien n’a marché : la fracture se creuse au lieu de se réduire. Et force est de donner raison à ceux qui pensent que si cela continue, l’Union se désintégrera. Mais il faut faire comprendre la différence entre ce constat et l’utilisation qui en est faite par des mouvements qui, cyniquement, se servent du désamour des peuples pour l’Europe comme carburant électoral. Faut-il continuer à les appeler « populistes » ? Cela les sert car au sens littéral, populiste est proche du peuple.
  • C’est une fois, une fois seulement que l’on disposera d’une réponse convaincante à la première question que l’on pourra aborder la seconde, en termes concrets : quelles sont les initiatives à prendre ? En bonne logique, celles-ci devraient porter sur des sujets jusqu’ici bloqués par Londres : la fin des « chèques », l’abandon de l’unanimité en matière fiscale, l’Europe sociale. On pourrait aussi se demander si certaines dispositions de l’accord du 19 février qui aurait dû éviter le Brexit, ne mériteraient pas d’être néanmoins adoptées. On pense au rôle des Parlements nationaux dans le respect de la subsidiarité ou même à la modulation de certaines prestations en fonction du pouvoir d’achat. Si elles n’ont pas convaincu les « ultras » du Brexit, ces mesures peuvent être de nature à répondre aux préoccupations des peuples qui restent « in ».

Au-delà, un chantier immense s’ouvre à nous : comment redonner un minimum d’efficacité à des institutions conçues pour 6 Etats et supposées fonctionner à 28 ?

 

Visiblement, nos dirigeants ne sont pas prêts, préoccupés qu’ils sont par leurs échéances de politique intérieure. Alors, réfléchissons à leur place !

 

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