Je n’ai jamais rencontré Patrick Buisson. Je le suivais chaque semaine lorsqu’il animait l’émission « Politiquement Show ». Comme beaucoup d’autres, j’avais remarqué sa présence, souvent jugée sulfureuse, comme « conseiller spécial » du Président Sarkozy. Inévitablement, j’avais à l’esprit le tapage médiatique orchestré en 2014 autour de ses enregistrements de l’Elysée et la silhouette fantomatique de l’homme en proie à la poursuite des caméras. Je n’apprécie pas les lynchages médiatiques, dont j’ai été moi-même une modeste victime lors de mon éviction de l’ambassade de France en Tunisie. J’ai donc éprouvé pour l’homme une certaine sympathie, au sens propre du mot, qui signifie « souffrir ensemble » et non « apprécier ».
J’ai lu attentivement et avec intérêt son livre « La cause du peuple ». Je demeure un adepte de l’écrit. Il est impossible de porter un jugement sur qui que ce soit à partir de quelques flashes émanant du PAF ou des réseaux sociaux. L’image que ceux-ci renvoient est arbitraire, faussée et souvent illisible. En revanche, lorsqu’on rédige avec une indéniable sincérité un ouvrage de 443 pages, on se livre tel qu’on est. Attaché à l’identité, Buisson nous révèle sans détour la sienne : celle d’une droite éternelle, inspirée par les grandes figures qui ont marqué ce courant politique depuis deux siècles. Ses références sont Maurras, Bloy, Barrès, Chardonne, Jünger, Girardet. Péguy également, dont il retient davantage l’épopée patriotique que l’attachement républicain. Une droite qui, à part quelques voix égarées, semblait en voie de disparition sur la scène politique française depuis 1945, par sanction envers son comportement pendant la seconde guerre mondiale, et avec laquelle le Front national « bleu-marine » a pris bien des distances. Une droite, Buisson a raison de le souligner, avec laquelle les partis se réclamant de cette mouvance en France n’ont plus rien à voir.
En se déchaînant contre la « modernité », notion différente de la contemporanéité, puisque les historiens s’accordent à dater à 1492 le début des temps modernes, Buisson s’inscrit dans la tradition de Joseph de Maistre et Louis de Bonald imputant aux Lumières et à la Révolution française l’abandon de la transcendance au profit de l’immanence, le passage du sacré au séculier, l’avènement d’un monde où l’homme a tous les droits, se dispensant ainsi de s’en remettre à l’autorité de Dieu et de ses représentants sur terre qu’étaient les prélats comme les souverains. Si les Lumières ont combattu l’absolutisme et l’obscurantisme, c’était pour élargir la voie ouverte par la Réforme, puis par Descartes, dont le cogito avait transformé la transcendance en produit de la raison et non plus état naturel consubstantiel à l’être humain. D’ailleurs, ce mouvement « antimoderne » n’a jamais déserté le débat intellectuel, où il fut porté par des auteurs provenant d’horizons divers, comme le Britannique Berlin, l’Israélien Hernfeldt ou, récemment, le Français Rémi Brague, signataire en 2015 d’un magistral ouvrage : « Le règne de l’homme. Crise et échec du projet moderne ». Mais Brague prend soin d’écarter de son raisonnement toute référence réactionnaire.
Or, avec Buisson, c’est un idéologue réactionnaire qui s’exprime. Je gage qu’il ne contesterait pas ce qualificatif, devenu péjoratif, mais qui revêt une signification précise. Est réactionnaire celui qui propose de revenir en arrière, attribue les maux des temps présents à d’illusoires progrès, qui dissimulent de vrais abandons et propose de retrouver les valeurs perdues, indispensables à la survie de l’être.
Cette idéologie, comme tout logiciel de pensée, comporte ses mots-clés : le terroir, la nation, Dieu, l’humilité, le culte des morts ; ses héros : le soldat, le Père, le prêtre ; ses repoussoirs : le capitalisme, l’argent, le progrès, la démocratie, l’Europe. Puisqu’elle est réactionnaire, elle réagit : contre la « fin de l’histoire » bien imprudemment annoncée par Fukuyama, le « droitdel’hommisme », la mondialisation, l’immigration, comme perte de l’identité plus que source de tensions économiques, la repentance, le pluriculturalisme, sans parler du mariage gay.
Tous ces mots figurent en abondance dans le livre de Buisson. Mais la lecture de l’ouvrage montre que l’auteur s’est quelque peu affranchi de ces valeurs.

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Lors de sa parution voici six semaines, « La cause du peuple », étrange titre maoïste, a été présentée comme un pamphlet anti-sarkozyste. Erreur, car l’ancien Président de la République n’y joue pas le premier rôle. Celui-ci est endossé par l’auteur lui-même. L’action de M. Sarkozy, comme ministre, puis Président, est jugée à la seule aune de la propension de ce dernier à suivre ou pas les conseils de son gourou. Il mérite l’éloge dans les rares cas où il s’y résout, l’opprobre quand il s’y refuse. Pas un instant, Buisson n’envisage que M. Sarkozy ait eu raison de ne pas l’écouter. L’auteur situe le basculement définitif dans l’erreur de son disciple au moment de son union avec Carla Bruni, qui le soumet à l’influence des cosmopolites. Ouverture à gauche, politique européenne, discrimination positive, autant de renoncements qui auraient été évités si on avait écouté qui vous savez. En termes d’ouverture, celle qui aurait eu la faveur de l’auteur eût consisté à faire entrer au gouvernement l’estimable Philippe de Villiers.
Remarquable aussi l’avant-propos, où, habilement mais dans un argumentaire ultra-simpliste, Buisson se dédouane de deux affaires embarrassantes. Les sondages de l’Elysée ? « Mais tout le monde l’avait fait et le Président n’avait aucun compte à rendre ». Sans préjudice de l’issue judiciaire de l’affaire, on eût attendu non de la repentance, car celle-ci est bannie, mais du moins une justification desdits sondages, hormis les profits substantiels qu’ils ont fourni à leur bénéficiaire.
Les enregistrements ? « Mais je parlais tout le temps, je ne pouvais pas prendre de notes en même temps, voilà pourquoi j’enregistrais ». Une défense peu convaincante. D’abord, si c’était si simple, pourquoi procéder en cachette ? Ensuite, pour un homme disant avoir le sens de l’Etat, il est curieux de confondre l’Elysée avec une salle de presse et l’habit de conseiller avec celui de chroniqueur. Là encore, Buisson nous dira que d’autres l’avaient fait avant lui. Certes, mais ceux-là ne suivaient pas l’exigeante morale de l’homme de foi.
Puis, tout au long de l’ouvrage, on découvre une série d’erreurs, de demi-vérités qui ne pouvaient devenir entières que si l’on avait pris la peine de restituer le contexte de leur énoncé, de réquisitoires ignorant les droits de la défense, principe pourtant antérieur à 1789, de manifestations d’un orgueil peu compatible avec l’humilité chrétienne. Erreurs factuelles aussi, assez énormes : ainsi l’auteur situe-t-il à 1962 (et non 1961) l’édification du Mur de Berlin ; il évoque, pour la déplorer, la « ratification » du traité de Lisbonne le 13 décembre 2007, qui à cette date n’a été que signé. L’ensemble donne l’impression de flou et d’ambigüité.
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Ce constat s’applique au premier chapitre, doté d’un titre glorieux : « Vivement hier ». L’auteur nous gratifie d’un de ses nombreux néologismes : l’antépathie. Nostalgie du passé qu’on aspire à retrouver en des temps si rudes. Buisson n’invente rien et ne se demande pas si les poilus n’éprouvaient pas eux aussi, dans leurs tranchées, de l’antépathie. Au passage, ce lettré qui déverse une cinquantaine de citations latines et grecques, commet une erreur étymologique, excusable compte tenu de la perte généralisée du sens des mots. Antépathie veut dire littéralement la « souffrance du passé » et non la nostalgie qu’il nous inspire. Il eût fallu utiliser un autre mot (du genre anaantépathie) pour exprimer la pathologie que décrit Buisson, à savoir la peine que nous éprouvons en constatant que le passé est définitivement révolu. Tel est le sens de la Recherche de Proust. Dommage, car ce chapitre comporte de justes observations, notamment sur la disparition de l’ascenseur social.
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L’écrivain constate ensuite que « l’élection se gagne au peuple », tautologie que n’aurait pas dédaignée Monsieur Prudhomme, énoncée en l’occurrence par le prince des sondages. « Feu le corps du roi » évoque ensuite l’indéniable désacralisation de la fonction présidentielle.
Ce chapitre n’aurait pas appelé d’autre commentaire s’il ne comportait un récit de la première visite du nouveau Président au Vatican, le 20 décembre 2007, lors de laquelle M. Sarkozy prit sa charge de chanoine honoraire de la basilique Saint-Jean de Latran. On ne reviendra pas sur le discours prononcé à cette occasion mais sur la classique présentation des invités à sa Sainteté le Pape. Une habitude protocolaire, dont j’ai bénéficié à plusieurs reprises sous le pontificat de Jean-Paul II. J’ai ensuite eu l’honneur d’être présenté à son successeur lors de sa visite en Pologne, où j’étais ambassadeur de France, en 2006. Le nouveau Pape eut la bienveillance de rappeler la conversation que le modeste conseiller élyséen que j’étais avait eu dix ans plus tôt avec le Cardinal Ratzinger. Quant aux visites présidentielles au Vatican, elles comportent une règle non écrite, stricte. Quelle que soit leur foi, les invités ou délégués présentés au Souverain Pontife doivent garder le silence. Or, Buisson raconte qu’il remercia le Saint-Père pour avoir rétabli la messe tridentine. Signe supplémentaire de l’ego de cet homme qui n’était là que parce qu’il accompagnait le Chef de l’Etat. Ce qu’il retient de sa présentation au Pape, ce sont les propos que lui-même, Buisson, a prononcés !
Puis, « l’hypoprésidence » déplore les dommages qu’a provoqués mai 1968 et la propension du nouveau Président de la République à céder aux corps intermédiaires. Naturellement, Buisson stigmatise sans s’interroger sur les difficultés que comporte l’art de gouverner. Mais il cite l’un de ces conseils qu’il prodigue à son patron : mieux vaut une injustice qu’un désordre. Heureusement que Goethe y avait pensé avant lui.
Nous arrivons ensuite au « temps des médiagogues », un temps que l’auteur a l’ingratitude de déplorer, alors qu’il lui a fourni le vecteur exclusif de sa notoriété. C’est l’occasion de dénoncer la « lacrymocratie » que traduisent les grandes manifestations de janvier 2015 – car Buisson n’est pas plus indulgent envers les prédécesseur et successeur du Président Sarkozy qu’à l’égard de ce dernier. Tout y passe : tyrannie de l’émotion, victoire intellectuelle de la gauche – laquelle d’ailleurs ? -, propension des dirigeants à s’épancher sur leur vie privée. Bien imprudemment, Emil Cioran est convoqué à l’appui de cette démonstration.
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Ce grand penseur roumain fournit aussi à l’auteur la citation d’exergue du chapitre suivant : « Figures de la soumission ». Voici un thème central de l’école buissonnienne (et non buissonnière, ce qui aurait été autrement divertissant). Soumission à la gauche, qu’incarne l’ouverture. Soumission à la repentance. Puis, on découvre le « désastre » de la mise en scène de la fameuse lettre d’adieux de Guy Môquet à ses parents.
Ici, l’auteur fait preuve d’un peu de mesquinerie (pour qu’il n’y ait pas d’ambigüité, je précise que je n’ai jamais caché mon anticommunisme). Certes, l’initiative n’était pas des plus heureuses. Il est vrai que l’intéressé, jeune militant communiste, n’était pas résistant quand il fut arrêté, puisque c’était du temps du pacte germano-soviétique. Mais ce jeune homme de 17 ans fut livré par Pucheu aux autorités allemandes, puis fusillé par celles-ci. Et s’il est vrai que les communistes prônaient le pacifisme jusqu’en juin 1941, ils furent ensuite parmi les plus actifs des résistants. Buisson a raison de saluer la mémoire du grand patriote d’Estienne d’Orves, mais l’évocation de cette terrible période eût été l’occasion de souligner que la résistance au nazisme et à Vichy, sous l’autorité du Général de Gaulle, fut une de ces épopées patriotiques tant goûtées par l’auteur. On découvre aussi que Buisson fut révulsé à l’idée que Molière ou Descartes entrassent au Panthéon, grâce qu’il aurait réservé à Péguy (bonne idée d’ailleurs). Et pourquoi donc cette discrimination ?
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Nous en arrivons alors à l’un de ces titres flamboyants, mais peu signifiants qu’affectionne Patrick Buisson « J’attendais Gramsci, ce fut Kouchner ». Titre sans grand rapport avec le contenu du chapitre, pamphlet à l’encontre de la nouvelle première dame et de sa famille. Celle-ci est surtout accusée d’avoir une « conscience de classe ». Voilà notre Buisson un peu marxiste ? Ce qu’il reproche à Carla Bruni, c’est son mondialisme, son goût pour le métissage et la pluri culturalité. D’avoir de l’argent, car celui des autres est condamnable. Le père de l’actrice est-il brésilien ? Lors d’un dîner, Buisson se lance – selon lui- dans une diatribe contre les échecs du modèle des Cariocas. De quoi se mêle-t-il, a-t-on envie de lui demander ? Puis, l’affaire Polanski est abordée. L’auteur en profite pour critiquer Frédéric Mitterrand, qui avait pris la défense du cinéaste, pour son livre « La mauvaise vie ». Et là, l’auteur tombe dans le travers de la loi médiatique qu’il dénonce. Une polémique naît à la date que les media ont décidée. En l’espèce, ces critiques auraient pu être formulées lors de la parution de l’ouvrage en 2005, ou de l’entrée de Mitterrand au gouvernement en juin 2009. Observation que M. Buisson ne prend même pas la peine de faire. Mais heureusement, tout s’arrange grâce aux conseils que l’auteur, en service commandé, va prodiguer au ministre.
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Nous sommes arrivés à la moitié de l’ouvrage et voici à présent « La droite, ce grand cadavre à la renverse ». Et là, je peux le dire sans être taxé de flatterie, nous tombons sur trois excellentes pages, 203 à 205. En fait, si le livre s’en était tenu à cela, il eût été remarquable, car l’auteur décrit fort bien la vacuité idéologique du monde depuis le début du XXIème siècle, comme la fusion entre libéralisme économique et culturel et le désarroi qui saisit gauche et droite françaises. Bien sûr, il revient ensuite à son personnage principal dont il dénonce, sans grande originalité le « bling bling », citant curieusement un autre conseiller attribuant à l’antisémitisme les critiques émises sur ce thème.
Et cela se gâte à nouveau lorsque Buisson aborde un de ses sujets favoris : la haine de l’argent. Sauf, bien sûr, mais il ne l’écrit pas, celui qu’il perçoit en rémunération non de la culture d’une terre ou d’une laborieuse industrie mais de services qu’il eût dit éthérés, le conseil et le sondage. En cela, l’auteur, qui visiblement n’a pas fait vœu de pauvreté, transgresse avec joie ses propres valeurs. Puis, bien sûr, l’inévitable couplet antiaméricain. Reconnaissons au crédit de Buisson qu’il ne nous épargne aucun poncif. Nous avons droit ensuite à l’un d’entre eux : la lutte contre le capitalisme financier. Le conseiller n’a de cesse que de recommander au Président de s’en prendre aux banques, grandes coupables de la crise. Ce n’est pas faux d’ailleurs et le Chef de l’Etat suit le conseil. Mais comme Buisson n’a que cette recommandation à la bouche, il s’attire cette réplique : « J’en ai trop fait avec les banquiers, je ne veux pas avoir l’air de céder au populisme ». Un risque que le conseiller très spécial n’éprouve, lui, aucune réticence à prendre. C’est si facile ! L’auteur se plaint de la discordance entre les discours et les actes du Président, préférant visiblement les premiers alors qu’en politique, on parle toujours trop. Le Général de Gaulle parlait quand il fallait et agissait en conséquence. Gouverner, c’est aussi, même si l’on peut le déplorer, faire des compromis. Il n’y a pas d’exception, en démocratie, à ce théorème.
Enfin, modèle est pris sur Pasolini pour sa haine de la société de consommation.
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Voici la « révolte identitaire ». On l’attendait tant le thème est devenu à la mode. Il correspond à l’un des paradigmes du monde actuel. Face à la mondialisation, qui gomme les différences, les peuples ressentent le besoin de savoir qui ils sont. Plus la société s’ouvre, plus elle a besoin de sens, un sens qu’elle a perdu. Mais évidemment, Buisson exprime cette idée juste avec ses valeurs, qu’il ne dissimule pas : « Je trouve meilleure mine à Philippe-Auguste qu’à Danton, à Saint-Louis qu’à Robespierre ». C’est son droit après tout. Nous avons un point commun, non quant à cette préférence, car je pense que l’histoire de France est Une, mais dans la formation familiale. Lorsque j’avais sept ans, mon grand-père m’a fait apprendre par cœur la liste de tous les Rois et Chefs d’Etat de France. Je l’ai gardée en mémoire, mais gage que mes enfants ne sauraient la réciter. Je suis d’accord avec Buisson dans son attachement à l’histoire. A la tête de la chaîne qui lui est consacrée, il a fait du bon travail. D’accord aussi non pour le « culte des morts », mais le respect qui leur est dû.
Cela étant, le débat sur l’identité nationale ne saurait se résumer à un rappel historique. Pour que les Français se réapproprient leur identité, il faut que tous s’y reconnaissent. C’est ce qui a manqué à la « politique de civilisation » préconisée par Patrick Buisson. Louis XIV, Napoléon 1er et III, Vauban, c’est très bien. Mais visiblement, cela ne suffit plus. Parfait, cette invocation de grands lieux : Le Puy en Velay, Domrémy. Mais que faire pour qu’en cette identité, tous les Français se reconnaissent, quelle que soit leur origine ? Ne cherchez pas la réponse dans « La cause du peuple ». Elle ne s’y trouve pas.
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Puis, nous apprenons que « la guerre d’Algérie n’est pas terminée ». C’est bien dommage, cinquante-quatre ans après. Dans ce chapitre, on ne peut que partager la condamnation du sort injuste réservé aux harkis, les promesses non tenues qui leur ont été faites. Nous savons aussi l’amertume qui reste au cœur des Français d’Algérie. Pourtant, quel intérêt y a-t-il à ressortir de vieilles polémiques ? Buisson justifie cette attitude par la propension, certes excessive, aux actions ou textes mémoriels. Pourquoi ce devoir de mémoire devrait-il être sélectif ? Il n’a pas tort sur ce point.
Mais à quoi bon rouvrir le débat sur la loi votée, puis abrogée par le Parlement français qui disposait des « aspects positifs de la décolonisation » ? C’est un débat qui appartient aux historiens. A quoi bon revenir sur la politique algérienne du Général de Gaulle ? Buisson, même s’il reconnaît des mérites à ce dernier, appartient à la famille la plus farouchement antigaulliste. Il en oublie, une fois de plus, que l’exercice du pouvoir consiste à choisir entre des inconvénients, alors que le ministère de la parole peut, lui, s’épancher à loisir sans dommage. Tous les témoignages le montrent : le Général fut déchiré par le choix qu’il dut faire, mais il en décida ainsi dans l’intérêt supérieur de la France. Comment Buisson peut-il comparer la forfaiture de soldats perdus à la Geste gaullienne de 1940 ? Dans le second cas, un officier portant seul l’honneur de son pays, refusa l’abandon du combat contre l’ennemi. Dans le premier, des soldats bafouèrent la République et son Président, alors que celui-ci, par deux fois, avait recueilli l’assentiment massif des Français, par leurs votes aux referendums des 8 janvier 1961 (75% de oui) et 8 avril 1962 (90% de oui). Le putsch d’Alger suivit de peu le premier de ces scrutins, montrant quelle valeur ces factieux accordaient au verdict du peuple.
Enfin, fallait-il aborder le triste sort réservé au lieutenant-colonel Bastien-Thiry, fusillé le 11 mars 1963, sans faire la moindre allusion aux motifs de sa condamnation ? Diriger un commando d’une telle puissance de feu qu’il tire au Petit-Clamart, le 22 août 1962, 187 balles sur le véhicule transportant le Chef de l’Etat, son épouse, son gendre et son conducteur, n’est-ce pas un crime suffisamment grave pour Buisson, qui ne déplore que l’exécution du chef du commando et met dans la bouche du Président Sarkozy le qualificatif de « mesquin » à propos du refus du Général d’accorder la grâce, qu’il octroya aux autres condamnés ? Ne fallait-il pas rappeler le témoignage de tous les biographes de l’homme du 18 juin, qui soulignent que s’il avait été le seul visé, si son épouse, sa famille et des passants n’avaient pas, eux aussi, risqué la mort sans autre chef d’inculpation que de s’être trouvés là, le Général aurait incliné à la clémence ?
Pour revenir aux temps actuels, il me semble regrettable que l’auteur n’évoque les rapports de la France avec l’Algérie qu’en dénonçant la « soumission » et la « génuflexion » envers Alger, qu’il attribue d’ailleurs au Président dont il était un proche conseiller. Etablir des rapports confiants avec un pays de 40 millions d’habitants, dont le destin est lié au nôtre, c’est évidemment difficile en raison du poids de l’histoire, d’une guerre sans merci pas si lointaine. Mais c’est la main tendue qui est nécessaire.
Même sur ce chapitre, Buisson ne résiste pas au plaisir de se mettre en scène, enfant de 13 ans refusant de s’associer à une minute de silence à la mémoire de victimes de l’OAS pour ne pas cautionner une indignation sélective. Sur le fond, chacun en jugera. Mais surtout, l’ego, toujours l’ego.
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Le chapitre XI s’intitule « Le retour du religieux ». Beau sujet, sur lequel une pensée forte serait bienvenue. On aurait aimé entendre Malraux, Jacques Ellul, ou même Péguy. Nous devons nous contenter de Buisson. Celui-ci, s’appuyant sur une citation de Bernanos, commence par condamner la dictature de l’économique, cette nouvelle religion. Les politiques croient que le chômage, la faible croissance sont les causes de la désaffection des électeurs, ce qui est faux selon l’auteur. Mais le retour du religieux est avant tout le fait de l’Islam. Buisson note, non sans justesse, que la radicalité musulmane se nourrit de l’évolution libérale de nos sociétés. Puis, il dénigre les efforts du Président Sarkozy en vue d’édifier un Islam de France, s’attirant cette réplique « La politique arabe de la France, ça existe (…). Je dois en tenir compte dans ma politique vis-à-vis de l’islam de France ». Le reste du chapitre est consacré aux « atermoiements » du chef de l’Etat sur cette question, là où l’on aurait attendu une réflexion sur les moyens de contrer l’attraction de certains jeunes par la dérive djihadiste ou salafiste. Comment faire pour que les millions (on ne sait pas exactement combien) de Français musulmans acceptent pleinement les lois de la République et s’assimilent ? Il faudrait une vraie politique, faite de contrainte pour lutter contre le terrorisme, le communautarisme et les zones de non-droit et de conviction. Il faudrait s’appuyer, non sur l’Islam de France, qui demeure une entité abstraite, mais sur la majorité silencieuse de nos concitoyens appartenant à cette religion en valorisant leurs réussites. Il faudrait…mais l’auteur n’y a visiblement pas réfléchi suffisamment.
Le chapitre XII « Une politique de civilisation » est du même tonneau. Encore une fois, Buisson part d’un constat pertinent. L’affaiblissement de la pratique religieuse ne doit pas conduire à sous-estimer le ressort de l’appartenance de la France à la civilisation chrétienne. C’est bien vu.
Et puis, cela dérape, car sur ce beau sujet, l’auteur, une fois de plus, nous relate longuement les efforts qu’il mène en ce sens, qui sont contrariés par les technocrates, les diplomates, les politiques, le Président lui-même.
La politique de civilisation consiste aussi à stopper les dérives sociétales : avortement, euthanasie, mariage pour tous. C’est un point de vue clair.
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Dans les derniers chapitres, portant sur les frontières, l’étrange défaite de 2012 et « Le crime de Caïn », on retrouve le paradigme au cœur de ce livre. Les échecs du Président sortant sont attribués à sa faible propension à suivre les recommandations de son conseiller.

Au total, « La cause du peuple » est un ouvrage intéressant et bien écrit, dans lequel nous découvrons un personnage principal, l’auteur et un second rôle, l’ancien Président de la République, qui semble n’exister que par la grâce de son conseiller. Ce livre regorge de critiques contre la classe politique, les médiagogues, les européistes et bien d’autres. Il n’est qu’un héros qui échappe à tout jugement quelque peu nuancé : l’auteur lui-même. C’est dommage car un accès, même fugitif, de modestie, l’ombre d’une interrogation, n’auraient pu que rehausser un exercice qui, au total, se résume à un pamphlet contre tout le monde sauf Patrick Buisson.

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